Atelier du regard autour de CRIBLES d'Emmanuelle Huynh • Se raconter à travers les images

 

Article réalisé pour le pôle ressources du Centre National de Danse Contemporaine d'Angers pour le projet d'outil pédagogique à destination des enseignants à partir du spectacle Cribles d'Emmanuelle Huynh.

 

PRÉAMBULE

En Novembre 2011 a eu lieu un atelier du regard autour d'une série de quinze photographies du spectacle CRIBLES d'Emmanuelle Huynh, première version de cette pièce, et d’une seconde version intitulée CRIBLES/LIVE. Cette séance dédiée à l’approche et à l’interprétation des images s’adressait aux patients et aux soignants du service d’addictologie du CHU d’Angers, dans le cadre de projet « Service en mouvement » mis en place par le CNDC d'Angers et le service culturel du CHU. Les photographies de Marc Domage ont été choisies par le CNDC.

Pour mémoire, la création de CRIBLES a eu lieu en juin 2008, la partition musicale « Persephassa » de Iannis Xenakis y étant seulement diffusée. Le second moment de création, caractérisé par la présence de six musiciens jouant en direct, a abouti en mars 2010 avec la pièce CRIBLES/LIVE.

En tant qu’interprète de cette pièce, depuis sa création en 2008, et en tant que pédagogue ayant partagé régulièrement expériences et contenus du spectacle auprès de publics multiples et souvent non-danseurs depuis quelques années, il s’agissait avec cet atelier de mobiliser la parole, une pratique inhabituelle pour moi. J’avais à inventer une forme de récit, qui transmettrait une vision englobante tout autant que détaillée d’un processus de création. 

Je souhaitais un déroulé souple sur la durée des deux heures, qui engagerait progressivement les auditeurs jusqu’à leur rendre suffisamment familier le projet chorégraphique pour pouvoir s’y risquer physiquement peut-être. Une telle hypothèse m’a servi de ligne de mire pour amener les uns et les autres à la rencontre de leurs ressentis et de leurs propres mots.

 

UN ENJEU PERSONNEL

Raconter ce serait précisément l'enjeu d'une telle rencontre.

Il s'agirait d'ouvrir l'espace d'une autre forme de parole, à partir de celui qui s’offre au regard. Une échappée belle à travers les images…

L’atelier se tisse autour du récit dynamique, voire cinétique, de ma traversée singulière du processus de création de CRIBLES au fil des images exposées sur les murs, en impliquant l’ensemble des personnes en présence, soignants ou patients, résidents ou passants. Il rends compte de la temporalité du projet de son commencement en 2008 jusqu'à aujourd’hui, et donc des transformations qui l’ont empreint. 

 

FACE AUX IMAGES

Concrètement, une mise en déplacement est proposée à l'ensemble du groupe, patients et personnels confondus, au fur et à mesure que se superposent les éléments au sujet de la création.

Cela génère en premier lieu une circulation différente dans cet espace usuel, et majoritairement fonctionnel : on va et vient entre des recoins habituellement peu remarquables, on prend le temps de l'arrêt, et l’on s'installe finalement dans une petite salle métamorphosée en espace de danse avec revêtement de sol adéquat et petite médiathèque.

Ce que l’on note rapidement c’est que les images exposées dans ce contexte dédié au soin, où le passage est de mise, appellent le mouvement. Il y a celui d'un parcours à réaliser soi-même, au sein même du service, pour relier ces minuscules fragments du spectacle, mais aussi celui suggéré par les saisies en plein vol que constituent les photographies. Des instantanés qui traduisent quelque chose du mouvement et des évènements chorégraphiques.

Des différences voire des écarts étonnants se devinent cependant au fur et à mesure du cheminement, à partir de quelques détails, costumes et éléments de décors notamment, quand restent reconnaissables les danseurs et parfois certaines actions. C’est toute une temporalité du travail de création qui se dessine alors.

Si en effet une trame commune relie les deux versions du spectacle auxquelles les photographies se réfèrent, cela pose ouvertement la question de l'évolution d'un projet artistique, de sa maturation même sur quelques années. En ce qui concerne CRIBLES, cela appelle une réflexion, pas tant sur l'articulation entre danse et musique que sur celle, plus aventureuse, entre l'espace de la danse et l'espace de la musique, ou encore entre ceux qui font la danse et ceux qui font la musique. C’est là une sorte d’arc qui se tend entre ces deux versions. Et par une mise en parallèle plutôt qu’une comparaison, par des aller-retour permanents entre les deux temps de création, les enjeux de création deviennent plus proches et vivants.

Il me semble en premier lieu important de rompre cette drôle de distance créée par les images, en passant par les mots. La manière la plus immédiate sera donc de rebondir sur ce qui est saisi et exprimable immédiatement, sur ce que les situations évoquent ensuite, puis sur toute forme de commentaire. Mes questions vont simplement dans ce sens : Qu'est-ce que cela vous raconte? Que voyez-vous? Que se passe-t-il ?

Par le biais de ces traces photographiques, par essence toujours distantes de la réalité de la pièce chorégraphique, un discours peut donc se poser sur la danse et sur ce qui l’anime, indépendamment de la connaissance que l’on peut avoir de ce spectacle ou plus largement de la danse. Très peu de participants à l’atelier ont vu ou verront en effet la pièce.

Les images fusent, ancrées dans un vécu qui n'est pas le mien mais auquel je peux répondre. Les matériaux sensibles de CRIBLES deviennent des intermédiaires. Les liens se font avec des expériences, des ressentis, des points de vues singuliers. En isolant notamment les éléments qui font signe (personnes, actions, situations, costumes, scénographie, lumière, etc.) il devient possible d'aborder l'ensemble des composantes de ce projet chorégraphique.

Cela passe par la composante visuelle, esthétique de CRIBLES, via la figure de la ronde, les formes créées et désarticulées, en écho aux danses qui traversent l’histoire de l’humanité.

Cela passe par le contenu, les intentions, autour de la communauté et du lien, c’est à dire la collaboration nécessaire, la découverte des axes groupe/individu, collectif/soliste, dépendance/autonomie, ou encore contrainte/support. Les formes de limitations créatrices en somme que propose la pièce. 

Cela permet d’aborder également un vécu d'interprète depuis l'intérieur, et d’expliciter l'élaboration de la partition chorégraphique à partir de l’improvisation et d’une grande part d’autonomie laissée à l'interprète. Ceci en lien avec la partition musicale et les contraintes diverses et effectives du plateau, luminosité, et éléments sur scène par exemple.

Cela permet d’expliciter la présence d'une bande sonore et d'une scénographie importante dans une première version, avec effets visuels forts, les ombres via les projections vidéographiques, l’atmosphère en noir et blanc, les apparitions et disparitions mises en scène.

Et enfin, cela révèle, pour ce qui touche à CRIBLES/LIVE, une forme de naturalisme, conviant l’évidence des corps de chacun et leur interactions, ainsi qu’une dimension ludique presque explosive, puisque la circulation des partitions sonores et chorégraphiques englobe littéralement danseurs, musiciens et spectateurs, dans une vaste circulation.

Une image appelle parfois une séquence entière de la pièce, et demande presque à chaque fois un éclaircissement sur la relation à la musique, ou à la scénographie. Et bien sûr pour ce qui relève des enjeux entre protagonistes. C’est une idée de la pièce qui se tisse ainsi au fur et à mesure, un récit de CRIBLES qui possède son propre rythme.

L'objectif reste de susciter du désir vers la forme chorégraphique contemporaine, dans ce qu’elle a de plus accessible, au plus près d’un ressenti intime. Je m’efforce en ce sens de relier les pratiques et les réflexions activées par un tel travail aux préoccupations quotidiennes où le sensible tient toujours une place majeure, qu’il soit nommé ou non. Au fond, nous abordons ensemble certaines questions fondamentales qui habitent la danse aujourd'hui. Quel rapport au monde et aux autres voulons-nous nous proposer? Quelle place accorder au toucher, à la perception? Quelle place laisser à l'émotion, au trouble, à l'affect?

Des pistes sont données également pour percevoir autrement ces objets chorégraphiques parfois énigmatiques, et une captation du spectacle restera quelques mois à disposition dans le service pour répondre à la curiosité.

Une mise en situation finale, dans l’espace privilégié référent de la salle vidéo, devenu momentanément studio de danse, opère le lien sensible avec ce qui a été raconté. Il s’agit de traverser rapidement la situation de ronde à la façon des interprètes, à partir d’une attention à soi, à son environnement et au sens du toucher, et d’imaginer ainsi les potentielles extensions vers le mouvement et une danse qui se fonde sur la communauté. L’intensité éprouvée et les connexions que chacun effectue avec le parcours sont ensuite nommées. C’est également l’occasion d’évoquer le rapport singulier que chacun entretient avec ses propres perceptions y compris le contact avec l’autre. Cette exploration simple, dédiée à l'expérience de perception partagée, complète ainsi la boucle entre vécu et langage, entre les mots qui se trouvent et ceux encore à trouver. 

Une traversée des images au plus près.

 

Juillet 2012